Sous leurs pavés…

Sous leurs pavés illustration couverture

 

Je suis de la génération X, celle qui étouffe à l’ombre de mai 68. Je n’aime pas trop les soixante-huitards, j’ai pris leurs pavés sur le crâne toute ma vie. C’est moche, mais j’aurais presque tendance à sortir le champagne à chaque annonce de décès. Je suis jaloux de voir leurs figures d’enfants gâtés, bronzés et rigolards, le col de chemise ouvert à singer les grands intellectuels. Ils s’accaparent l’esprit Hara-kiri, les utopies foireuses, l’amateurisme du Café de la Gare, de Romain Bouteille, de Coluche, de Miou-miou. Tout était possible, sur fond de plein-emploi, il est vrai. La plupart de ces hippies sympathiques sont morts jeunes ou se sont rangés, ont coupé leurs cheveux et leurs idéaux. Il reste les autres, les capitalistes, les repreneurs de spectacle. Ceux-là s’amusent tellement qu’ils n’en finissent plus de prendre leur retraite, politique ou médiatique. Tous nos écrans de télé sont transformés en réserves naturelles pour vieillards. Ils ont égoïstement sacrifié nos générations pour pouvoir préserver leur mode de vie partouzard, à l’image d’un Cyril Collard, qui se savait atteint du Sida et continuait pourtant de contaminer des gamines. Je sais, je sais, personne n’est bien placé pour faire la morale, mais ils ont le chic pour faire de leurs salopards des héros : Mesrine, Carlos, Che Guevara…
Ces patriarches “cools” ne sont, à mes yeux, qu’un ramassis de révolutionnaires d’opérette, d’hypocrites et de pervers blasés. Ils nous ont reproché de ne pas avoir d’idéal, de « conscience politique ». Leur idéal nous a construit un monde orwellien, un monde accusateur où la liberté de penser n’existe plus ; leur idéal les a autorisés à détruire les classes moyennes et le prolétariat sur ordre de la finance internationale. De leur jeunesse éternelle, nous avons hérité d’un monde de vieux. Nous sommes cadenassés dans un angélisme terrifiant. À nous les frères Kouachi, le Sida, le désenchantement, la crise, le chômage, les radars embarqués et la Halde.
Je ne suis pas sûr, pour autant, de porter la voix de ma génération. Si certains, comme moi, détestent le bilan des soixante-huitards, tout en jalousant leurs années d’enthousiasmes et d’utopies, la grande majorité les admire béatement, parce qu’ils passent à la télé… Nous sommes tellement déplorables.
Une autre minorité, toute-puissante, voue un culte servile aux soixante-huitards, par conviction ou intérêt. Je connais bien également ces gens, ils appartiennent à ma génération. Ils sont désormais aux manettes des médias, de la politique, de la magistrature et de l’économie. Ces individus discrets et sans avantage sont des singes savants. Ils répètent, et font appliquer scrupuleusement, les mantras de la bien-pensance. Ils sont cyniques ou indifférents, ils ne font qu’aller à la gamelle, le temps que cela durera. Ce sont des ennemis, contre lesquels je perds toutes les batailles.
Je suis né la même année que des gens comme Julia Roberts, David Guetta ou Carla Bruni. Cela fait flipper de penser que j’aurais pu jouer avec eux dans une cour de récréation. Leur célébrité me les rend inaccessibles. J’ai l’impression qu’ils sont tous plus vieux que moi, qu’ils étaient déjà sur les écrans quand j’étais enfant.

Pendant que les petits pions de  Daniel Cohn-Bendit, d’Alain Geismar ou de Krivine, faisaient leur « révolution » sur le boulevard, je suffoquais déjà. J’étais même carrément planqué sous la table de la cuisine, essayant de survivre aux fumées des gaz lacrymogènes. Mes parents habitaient au n°276 du boulevard Voltaire, sur le parcours traditionnel des manifestations autorisées par la Préfecture de Paris, loin des beaux quartiers de la ville. Tous les discours messianiques de ces internationalistes, contre les nations et les vieux aristocrates, n’aboutissaient qu’à faire brûler les voitures des prolétaires de mon quartier. Quelques mois plus tard, Jan Palach s’immolait par le feu pour protester contre l’invasion de son pays, la Tchécoslovaquie, par l’URSS. L’étudiant en philosophie tchécoslovaque a pour moi une autre valeur que les étudiants qui faisaient courir les CRS dans Paris. Les intellectuels communistes tenaient le pays, ils avaient soigneusement évité de parler du sacrifice de Jan Palach.

Aujourd’hui, l’appartement que nous occupions, boulevard Voltaire, est juste au-dessus de l’actuel, et très tendance, restaurant « Vin & Marée ». À l’époque, c’était un café populaire, avec le zinc sur le comptoir et les mégots de cigarette jonchant le sol. L’établissement était fréquenté par les petits employés, les ouvriers et, j’imagine, les poivrots du quartier. C’était toujours bondé, ça chantait en chœur, ça rigolait fort quand je passais devant, donnant la main à ma mère. Je sais que les clients et le patron avaient rigolé en voyant le ventre rebondi de ma mère enceinte. Elle avait dû avoir droit à une ou deux réflexions grivoises, sur le fait qu’elle n’était plus une jeune fille, mais ça n’était pas méchant. Les hommes de cette époque n’étaient pas de gros malins, mais ils pissaient encore debout. Paris n’était pas encore cette réserve aseptisée de métrosexuels, consommateurs de produits de bio, qu’il est devenu.

Du 11e arrondissement de mon enfance, je n’ai que le souvenir de grands boulevards, habillés de beaux immeubles haussmanniens. Derrière, dans les arrière-cours envahies d’herbe, se cachaient la misère des petites rues qui sentaient la pisse. Ils s’y cachaient des ateliers abandonnés, aux carreaux cassés, des courettes envahies d’herbes. Des vieux finissaient d’y crever dans des taudis pittoresques où aucune assistante sociale ne venait les voir. C’était le Paris de l’impasse Florimont, habitée par Georges Brassens. C’était la France d’avant, qui ne se plaignait pas, naissait et crevait dans le caniveau, la faute à Rousseau.
J’aime les poètes, les artistes de la génération précédente, née à l’après-guerre : les Brassens, Léo Ferré, Salvatore Adamo, les Jacques Brel. J’aime et respecte cette génération parce que je sens qu’il n’y a pas de triche, pas d’arrangements, que des gens qui y allaient avec leurs tripes. Une guitare, un piano, le micro et vas-y. J’ai passé et repassé des dizaines de fois la vidéo de la chanson « ne me quitte pas », de Jacques Brel, buvant chaque goutte de sueur, saluant les déformations du visage sous le jeu des émotions. Cet homme vivait ses textes. Ses chansons, son visage, son corps entier, étaient authentiques.
Dans le même thème, je préfère le roman « On the Road » de Jack Kerouac, que le film « Easy Rider » qui l’a adapté à l’écran. Je préfère toujours l’original à la copie, je préfère la réalité, plus complexe, du « jazz poet », qui se réfugiait chez sa mère, aux lunettes de soleil branchées de Peter Fonda. D’une manière générale, le monde du show-biz me paraît atroce. Que penser d’un Brian Jones, guitariste des Rolling Stones, retrouvé mort, à vingt-sept ans, dans la piscine de sa maison du Sussex ; premier du funeste « Forever 27 Club » où sombreront Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain, Amy Winehouse et les centaines de milliers d’âmes anonymes embarquées sur les vaisseaux infernaux du rock ? Ceux qui tiennent les rênes du show-biz sont responsables de cet ethnocide et ils s’en fichent. Ils se sont enrichis en suçant jusqu’à la dernière goutte de sang de tous ces artistes trop fragiles.

Il y avait encore quelques petits ateliers d’ébénistes qui survivaient dans mon 11e arrondissement, avant que les gros distributeurs de meubles fassent tout fabriquer en Asie. Je me rappelle de l’odeur des copeaux de bois, de ces hommes souvent moustachus, habillés en blouses grises, qui sifflaient dans un bruit de marteaux et de machines-outils. Un jour, le feu avait pris, dans un de ces ateliers. On nous avait évacués en hâte, le quartier ayant failli partir en fumée. J’ai bien compris, ce jour-là, comment les villes du Moyen-âge brûlaient.
J’étais bien jeune, mais il me semble que le Paris d’alors, dans ces quartiers populaires, était peuplé de gens plus vivants qu’aujourd’hui. Le « peuple de Paris » survivait dans ces quartiers inconfortables qui n’avaient de charme que dans les photographies d’Harold Chapman ou John Atherton.
L’enfant que j’étais ne voyait, encore une fois, que des petits vieux malpropres qui finissaient leurs jours dans des appartements malsains, d’où s’échappaient des odeurs de poubelles mêlées de graillon.
C’était une autre époque, on circulait moins facilement. On vivait et on s’identifiait à son quartier, à son patelin. On faisait ses courses chez les commerçants du coin de la rue, on mourrait à quelques rues de son lieu de naissance. Se déplacer dans Paris, changer de quartier, était une expédition ; sortir de la ville était une aventure pour la plupart des gens de l’époque. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la fascination que l’on avait à lire les récits des aventuriers qui partaient explorer d’autres continents. Aujourd’hui, on achète ses billets « online », on se rend à l’aéroport en métro, l’avion nous transporte à l’autre bout du monde sans que nous perdions notre connexion internet. Arrivés sur place, partout dans le monde, on retrouve des fast-foods, des adolescents qui font deux mètres de haut, et du Coca-Cola dans un distributeur automatique. À l’époque de ces petits vieux dont je parle, tous nés au 19e siècle, l’information était restreinte, les transports peu nombreux, chers et incommodes. Et puis, il y avait le poids très formel des classes sociales qui empêchait la mixité et les échanges. L’aventurier issu d’un milieu populaire devait se faire soldat, marin ou missionnaire pour voir du pays.

Aujourd’hui, on revient à ces époques. La seule différence est que la classe régnante, comme le dit le géographe Christophe Guilluy, ne s’embarrasse plus de formalisme. Les privilégiés, aujourd’hui, prétendent être des gens comme tout le monde. C’est vrai qu’ils n’ont pas l’éducation et le raffinement de leurs aïeux, ils n’ont plus que l’argent. On s’habille en jean pour monter en première classe avec madame, on a la barbe de trois jours, on lit des magazines people et on part s’encanailler à Fortaleza, Wakaya, Hvar ou Sylt…
Le principal est que la finance l’emporte. La population, la plèbe est éduquée par la télévision. On corrompt les masses par la consommation, la pornographie et on laisse des idéologues fanatiques abîmer l’intelligence des gosses à l’école. La masse est veule, ignorante. Pas de problème, il n’en sortira pas de héros, pas de martyrs, pas d’intellectuels, pas d’incorruptibles, pas de challengers sérieux pour le système.
Il paraît que c’est en 1967, dans un palace que possède la reine Elizabeth à Deauville, que s’est tenue la première conférence du Club de Rome, pour mettre en place l’ordre mondial qui s’est imposé de nos jours. Zbigniew Brzezinski, ce psychopathe venu des steppes polonaises, fondateur avec David Rockefeller et Henry Kissinger de la Commission Trilatérale, a mis au point ce funeste plan de croissance zéro, qui a mis nos économies occidentales à genoux, préparé le Nouvel Ordre Mondial et pourri mon époque.
Ce ramassis de malades mentaux richissimes est l’ennemi, non seulement de nos générations, mais de l’humanité toute entière. J’imagine que ce club de VIPs malfaisants, de financiers et de vieilles peaux, héritières de la noblesse européenne, a du être fascinant à observer ; tous très intelligents, ou du moins très convaincus de l’être, en train de compter le nombre de millions de personnes qu’ils pouvaient éradiquer… Les démons et les goules doivent grouiller au milieu de ce tas d’intellectuels pervers comme dans une discothèque de l’enfer. Malgré six greffes cardiaques, le David des Rockefeller a fini par clamecer, l’atroce polak Zbigniew Brzezinski aussi. Ils sont partis rencontrer leur maître, le cornu. Je veux bien espérer pour eux qu’ils soient encore millionnaires en enfer, mais j’ai peur que la sinistre farce de leur vie se soit finalement mal terminée. Le journal 20 minutes a titré sur la mort du vieux Rockefeller, le qualifiant de philanthrope. Je comprends bien que, de nos jours, dans la presse aux ordres, tout soit possible. Mais associer ce Rockefeller à la philanthropie, c’était assez osé.

Heinz Alfred Kissinger, le survivant du trio, a déjà installé le chaos et la mort au Moyen-Orient, en Corée, au Viêtnam, dans la guerre du Golfe, où l’Irak a été détruite. Lui et ses amis organisent merveilleusement nos récessions économiques, et les révolutions colorées ou florales qui secouent le monde. Comment ne pas y voir un plan, un plan qui se déroule impitoyablement depuis toutes ces années ? L’aristocrate Polonais Felix Dzerzinski, celui qui a dirigé la terreur rouge pendant la Révolution Bolchevique, et qui les inspire tous, ne disait-il pas que l’homme n’avait aucune importance ? L’ambassadeur américain à l’OTAN, Harland Cleveland, membre du même groupe, proposait déjà, dans son fameux rapport, qu’il soit du ressort des nations du Tiers Monde de décider parmi eux quelles populations devraient être exterminées. C’est l’année même de ma naissance que ce joli monde préparait concrètement toutes ces réjouissances.
Pour en revenir au peuple de Paris de mon enfance, je pense qu’il ignorait toutes ces choses, quoiqu’il ait du probablement taire bien des souvenirs politiquement incorrects sur la réalité du pétainisme, de l’occupation allemande ou de la colonisation…

J’ai des images, des odeurs, des bruits qui me reviennent. Il y avait les types qui passaient dans les rues pour proposer d’affûter les couteaux, de rempailler les chaises, d’aller voir les clowns au cirque ou d’acheter des bonbons. C’étaient les derniers représentants de ces mille métiers de service, depuis longtemps disparus. C’est ce « progrès », comme ils l’appellent, qui a enlevé le pain à toutes ces petites gens qui distribuaient les journaux, faisaient des trous dans les tickets de métro ou mettaient l’essence dans le réservoir des voitures. Je trouve que leur « progrès » a induit, bizarrement, notre chômage.

Je revois encore les immeubles insalubres, les vieux journaux qui s’entassaient sur les commodes campagnardes venues “du pays”, les chats qui régnaient sur les toits ou couraient après les rats derrière des palissades en bois qui cachaient mal les ouvertures béantes des vieux immeubles que l’on démolissait. J’ai su, par la suite, que la France changeait à ce moment-là. Les vieilles « réclames », peintes au 19e siècle, finissaient de s’effriter sur les murs du vieux Paris. Déjà, les jeunes femmes arboraient des mini-jupes proprement destinées à choquer les vieux pétainistes qui n’avaient plus leur mot à dire. Un million de manifestants protestaient contre la guerre du Viêtnam à Washington, Che Guevara se faisait tuer par la CIA en Bolivie, la loi Neuwirth autorisait en France les contraceptifs qui allaient priver le pays de 200 000 naissances par an ; et de Gaulle allait enquiquiner les Américains à Montréal, en prononçant son fameux : « Vive le Québec libre ! » La CIA lui a répondu en lui envoyant “la chienlit” de mai 68. Un an plus tard, le grand homme perdait le pouvoir.

Mes parents travaillaient tous les deux, pour gagner l’argent que nécessitait déjà l’époque. Ils finirent par trouver une nounou convenable, après avoir testé plusieurs personnes. Il y a dû y avoir un souci quelque part : j’ai, toute mon enfance, levé les mains au visage dès que mes camarades d’école esquissaient un geste agressif. Beaucoup s’en amusaient cruellement. Je découvris un jour que c’était le syndrome des enfants battus. Je crois que mes enfants ont pris quelques gifles de trop, héritage odieux de mes propres souffrances d’enfant.

Cette nounou convenable s’appelait madame Brunet. Je l’appelai « tata Colette », avec l’affection qu’elle méritait. C’était la femme d’un médecin qui avait eu le mauvais goût de partir avec la secrétaire. Elle avait gardé le grand appartement parisien, qu’elle occupait initialement avec son ex-mari, mais s’était retrouvée désargentée. C’est la raison pour laquelle elle avait accepté de me garder. Je me rappelle d’une femme éduquée, affectueuse. Elle aurait pu être ma grand-mère, elle m’avait emmené en vacances dans sa famille, quelque part en Bretagne ou en Normandie. J’ai conservé une photo de cet événement. On m’y voit, petit bonhomme au ventre rebondi, souriant au milieu d’un potager. « Tata Colette » aurait pu m’apporter beaucoup, par son éducation et sa classe, si j’étais resté sur Paris, si elle avait été ma grand-mère. En fréquentant un tel milieu, j’aurais peut-être eu l’inspiration d’une satire à la manière de “Belle du Seigneur”, d’Albert Cohen, sur la société bourgeoise. Tant pis pour la société bourgeoise, tant pis pour ma carrière d’académicien, je n’ai pas fréquenté les grands bourgeois et je n’ai jamais eu le talent de Cohen.

Dans ces années, le 9 novembre 1970 exactement, le général de Gaulle est mort. Évidemment, je n’en sus rien et m’en fichais éperdument, à l’époque. Mais l’homme représentait bien la France. Je ne crois pas du tout, au risque de choquer, que le général fut le « grand homme » que l’on nous vante. Il y a des parts d’ombre sur la carrière du libérateur, du politicien, sur son comportement peu honorable envers Pétain, sur ses méthodes pendant la guerre d’Algérie, etc. Mais, je crois qu’il représentait, tout de même, cette France que j’ai dans le cœur. Son retrait de la vie politique après le référendum, la modeste cérémonie privée qu’il voulut, à Colombey-les-Deux-Églises, furent assez respectables. J’avoue également avoir bien goûté le titre de Hara-kiri : « Bal tragique à Colombey : 1 mort » , qui valut au titre du professeur Choron d’être interdit par la censure, conspué par les braves gens en deuil. Le professeur Choron était un grand provocateur. Après la disparition du général de Gaulle, faute d’adversaire à sa mesure, il sombra dans la facilité.

Sur un autre continent, un homme qui ne manquait pas d’envergure alla chercher la mort, la même année. Kimitake Hiraoka, que nous appelons Mishima, se donna à la mort avec son sabre, dans la grande tradition de l’honneur japonais. Je ne peux m’empêcher d’admirer son geste, par son exigence absolue. Mishima s’est donné la mort après l’échec d’un coup d’état qu’il tenta, avec ses amis, pour rétablir la grandeur de son pays. C’est un parcours qui ne manque pas de classe, impensable aujourd’hui ; le mépris de la mort, l’exigence d’une vie portée par un idéal. Je ne suis pas partisan du suicide, loin de là, mais Mishima pouvait au moins se targuer de ne pas être un estomac sur patte, avachi devant la télé avec une bière et un morceau de pizza sur les genoux.

Nos voisins de palier, les Wolf, habitaient un appartement semblable au nôtre, avec une salle à manger sombre, éclairée en permanence par l’ampoule du plafonnier, et de petites chambres encombrées de meubles. Ces appartements sentaient le renfermé, car on y ouvrait peu les fenêtres, à cause du bruit sur le boulevard. Madame Wolf était une grande paysanne enjouée, aux bonnes joues rouges héritées de sa Bourgogne natale. Son mari était un vrai parisien, maigre, aux épaules affaissées et au tempérament bilieux. Il aurait pu figurer parmi les personnages des romans de Balzac, plus d’un siècle avant. C’était le parisien-type, formaté par les faubourgs ouvriers, les terrains vagues et la misère de la révolution industrielle. Il prétendait qu’un de ses aïeux avait travaillé aux sculptures des reliefs de l’Arc de Triomphe, sur la place de l’Etoile. Je sais bien que la place a été rebaptisée place Charles de Gaulle, mais je m’en fous ; un monument que Napoléon le Petit voulait faire ériger en souvenir de la tuerie d’Austerlitz, qui a été achevé sous Louis-Philippe, est devenu une ode au soldat inconnu de 14-18, peut se passer du poids du “grand homme”. En tout cas, M. Wolf, qu’il ait été un héritier  naturel de François Rude, de Jean-Pierre Cortot ou d’Antoine Etex, les grands sculpteurs du monument, n’en avait pas conçu d’orgueil. Il enfilait des perles pour une bijouterie fantaisie, penché sur sa table de travail à la lumière d’une lampe de bureau, pour boucler les fins de mois. La fille du couple Wolf était une bonne élève, prodigieusement enlaidie par ces lunettes à grosse monture noire qu’on faisait encore à l’époque. Après son diplôme, elle se débarrassa de ses lunettes, se maria rapidement avec un VRP qui l’enleva pour l’installer dans une banlieue lointaine et plus confortable.

Les Beatles chantaient “All you need is love”, Brigitte Bardot, scandait les massages suggestifs de sa “Harley-Davidson”, le monde était entraîné vers le plaisir et la subversion. C’était irrésistible, on passait du noir et blanc à la couleur à la télévision française, avec le procédé SECAM, plus de dix ans après l’Amérique.

J’aime toutes les chansons populaires de cette période. Ce sont les rythmes, les paroles qui m’ont marqués à vie, peut-être plus que les chansons de mon adolescence qui, pour certaines, ont mal vieilli. Jean Ferrat, Stone et Charden, Joe Dassin, Claude François, Julien Clerc, Gilbert Montagné, Michel Fugain, Sacha Distel, Gérard Lenorman, Sheila, Alain Barrière, Michel Delpech, Nicoletta, Dalida, Michel Sardou, Hervé Vilard chantaient des chansons populaires que l’on reprenait tous en chœur. L’époque était plus gaie également, plus légère que les années 80 qui suivirent. Les drames personnels de certains de ces artistes cassaient le rêve qu’avaient créé leurs chansons. L’époque restait pourtant gaie, insouciante. Nous étions déjà ferrés et nous ne sentions pas l’hameçon. Le film “les Choses de la vie” de Claude Sautet, avec Michel Piccoli et Romy Schneider nous conditionnaient déjà au divorce, à la solitude et aux regrets. Il fallait que nous passions à la moulinette du changement de société et quel meilleur instrument pouvait-il exister que le cinéma pour nous y amener ? À l’époque, c’était le divorce, puis la société multiculturelle ; aujourd’hui, c’est l’homosexualité. Je prétends que les cinéastes ne sont pas seulement des témoins, comme ils veulent nous le faire croire, mais que l’on nous amène vers un modèle de société bien planifié. Dans le même objectif, il y eut le « Manifeste des 343 » qui, derrière Simone de Beauvoir, Jeanne Moreau, Françoise Sagan ou Catherine Deneuve, signèrent une pétition, obligeamment publiée par le « Nouvel Observateur » en 1971, pour exiger le droit à l’avortement et à la contraception. La loi Veil accédera à leur demande, quelques années plus tard, en 1975. Depuis, le pays perd 200 000 naissances par an. Le tiers-monde est invité à repeupler la France. Le silence sur le traumatisme de l’avortement pour les femmes est assourdissant, tout comme les cancers et complications hormonales dus à la pilule.

J’allais à l’école maternelle, au 4 boulevard de Bouvines, qui donnait sur la Place de la Nation. Je me rappelle de l’odeur de javel sur les sols et d’une cour intérieure où quelques arbres donnaient l’illusion de la nature à nos faces de petits parisiens pâlots. J’ai dû y passer deux ans, mais je n’ai presque aucun souvenir de ces années de taule. Quand je pense à tout ça, quel gâchis. Je me dis qu’à trois ans, un enfant a, avant tout, besoin de sa maman. La « libération » de la femme qui travaille, vantée par tous ces fanatiques de soixante-huitards, m’a enlevé ma maman. Le réalisateur Aaron Russo, producteur, entre autres, du film « un fauteuil pour deux », avec Dan Aykroyd et Eddie Murphy, avait reçu des confidences d’un Nicolas Rockefeller, un des membres de cette famille abominable qui domine le monde. Ce Rockefeller, dont on ne trouve aujourd’hui plus aucune trace, avait expliqué, avec beaucoup de cynisme, à Russo que la soi-disant émancipation de la femme, toute cette propagande des années 60-70 pour que les épouses quittent leur foyer, qu’elles partent chaque matin bosser, n’était destinée qu’à faire doubler le nombre de contribuables et de chômeurs. Les femmes qui travaillent, à part pourrir la vie de leurs collègues masculins avec leur humeur changeant au baromètre de leurs cycles menstruels et leurs décolletés embarrassants, n’ont servi qu’à enrichir les caisses des états, à augmenter le chômage pour précariser la situation des hommes et à fabriquer des générations de gosses élevés par la télé. Ces femmes qui ont travaillé ont été une tentation pour un tas de pauvres types, déjà travaillés par le porno-soft quotidien asséné par la télé, de quitter leur femme et de fabriquer des générations d’enfants de divorcés, futurs adultes névrosés. C’est ça la société d’aujourd’hui, celle de ma génération et de celles qui suivent. Et vous voudriez que j’applaudisse les marionnettes soixante-huitardes qui ont contribué à cela ?

Pour revenir à ma prison pour bambins de l’avenue de Bouvines, je me rappelle des toilettes sans porte. Les gosses qui le pouvaient s’asseyaient sans façon sur les sièges nus, émaillés, des toilettes pour « faire popo » au vu de tout le monde. Cette conception impudique, romaine, des nécessités de la nature m’effrayait. Je ne pense pas avoir jamais pu baisser mon pantalon pour me soulager au milieu de mes camarades. Il y avait de grandes salles, donnant sur le boulevard, où l’on nous faisait faire la sieste sur des lits Picot l’après-midi. Je restais allongé sur mon lit de camp pendant toute la durée de la sieste, à regarder les autres enfants profondément endormis.
J’en ai repris pour deux ans, à l’école primaire attenante, deux autres années de conditionnement républicain. Nous étions nombreux dans cet établissement du Paris intra-muros. J’y ai appris à suivre le déplacement en rang vers nos salles de classe, les courses et les cris dans la cour de récréation. C’était effrayant pour l’enfant que j’étais. Il y avait tant de monde, je me rappelle les colonnes de gosses qui gagnaient leur classe en montant les escaliers. C’était une petite caserne d’enfants, comme tous les établissements scolaires, avec les flux et les reflux, les récréations où nous revivions les films qu’on avait regardé la veille à la télé. Il y avait déjà le rythme des heures de cours, le conditionnement de notre emploi du temps quotidien. C’était une de ces machines à façonner du citoyen qui ferme sa gueule et fait ce qu’on lui demande. Nous avions un directeur d’école « à l’ancienne », un petit homme sévère qui entendait faire régner dans son établissement la discipline dont il avait hérité de ses prédécesseurs. Il n’appartenait peut-être pas encore à ces générations de profs et de directeurs d’établissement, terrifiés par les parents et les inspections académiques, que nous connaissons depuis. Cet homme m’impressionnait et je m’efforçais de ne pas lui fournir d’occasion de me remarquer. Nous avions dans l’établissement des jeunes gens plus âgés. L’un d’entre eux était surnommé « l’Indien », peut-être à cause de son physique, peut-être en référence aux « Apaches », les mauvais garçons des faubourgs parisiens du siècle passé. Je me rappelle d’un garçon brun au teint mat, assez athlétique, peut-être un gitan. Un jour, il traça à la craie, sur le sol de la cour, les formes suggestives d’une femme. Tous les enfants s’étaient attroupés. Je découvrais avec perplexité cette déesse aux formes épanouies. Alors que j’étais perdu dans ma contemplation, le directeur de l’école arriva. Il hurlait, exigeait de savoir quel était le coupable de ce scandale. Je découvris, ce jour-là, la culpabilité.
« L’Indien » vint se placer devant le petit homme, très décontracté, rigolant alors que le pauvre homme s’étranglait d’indignation. « L’Indien » devint instantanément, ce jour-là, un héros inaccessible, le champion qui défiait, en riant, l’autorité qui m’écrasait.

Un autre héros de cette période de mon enfance était « Patou ». Patou était probablement un Patrick ou un Patrice. Il avait un peu l’énergie et le physique d’un Pierre Perret, le chansonnier vedette de cette époque. Patou plaisait à tout le monde, tout le monde le trouvait drôle, divertissant, intéressant. Un jour, nous fîmes la course, lui et moi, dans la cour de récréation. J’arrivai premier, tout le monde applaudit… Patou. Il m’invita pourtant, à ma grande surprise, à son anniversaire. C’était, je pense, la première fois que l’on m’invitait. J’étais fier, terriblement excité que l’on sollicite ma présence à cet événement. Patou m’avait invité à son anniversaire ! Il aurait été terrible que mes parents refusent de me laisser participer à cet événement. Ils acceptèrent. Ce fut mon autre grande surprise, car il me semblait que je devais me priver de tout ce qui était à la mode. Ce « complexe de classe », ce sentiment de ne devoir jamais être autant à l’aise que les autres, devait me poursuivre toute ma vie.

Je me rappelle d’un après-midi épatant. L’appartement de Patou était vaste et donnait, je crois, sur le boulevard Picpus. Je me rappelle de cela parce qu’enfant, je m’étais promis de revoir Patou, un jour, dans le quartier de Picpus. C’était, dans mon souvenir, un appartement moderne, avec des lithographies aux murs, comme dans les films ; bien plus vaste que l’appartement étroit et sans âme où j’habitais. La mère de Patou était une grande beauté décontractée, qui nous laissa gonfler des ballons et courir en chaussette sur le plancher ciré des couloirs du grand appartement. Patou avait, décidément, tout : la popularité, un grand appartement, des parents au charme insolent de la bourgeoisie parisienne. Je perdis de vue ce Patou, dont je ne connaissais pas même le nom de famille, et mes espoirs d’une enfance parisienne épanouie, en suivant mes parents dans leur exil de banlieue, à l’été 1974.
Ce n’était plus Paris pour le petit parisien à l’accent « pointu », comme disait ma grand-mère corrézienne, que j’étais. À l’exception des Wolf, auxquels nous rendîmes visite une fois ou deux, je ne revis jamais personne dans ce quartier, ne conservai aucune trace de mes camarades d’école, pas de noms, même pas de visages.

Je sais qu’une famille de hippies nous succéda comme locataires, dans notre appartement du 276 boulevard Voltaire. Je rencontrai brièvement leur gamine qui traînait en bas, lors d’une visite chez les Wolf. C’était une fillette aux cheveux couleur de chanvre, elle me parla, sans appréhension, comme si nous nous étions toujours connus. Je vis que ses parents avaient posé un carton pour couvrir une vitre cassée de la fenêtre du salon, de “mon” salon. Pour moi, qui avais grandi dans un monde conventionnel, c’était une désinvolture étonnante. J’imagine que ces nouveaux occupants suspendirent des tissus indiens aux murs et firent brûler de l’encens pour dissiper l’odeur de la marijuana. C’était un autre monde, plus libre, moins étriqué que le mien. Je n’en fis pas plus la découverte. La page de mon enfance parisienne était tournée.

 

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